Le rapprochement avec ces grands festins gaulois popularisés par les textes antiques et la bande dessinée a motivé la reprise des fouilles sur le site. Elles y ont mis au jour un enclos rectangulaire, situé au centre du sanctuaire. Long d’une dizaine de mètres pour environ huit mètres de large, il se signalait par des alignements de blocs de basalte et de nombreux clous en fer servant à maintenir des cloisons en bois, doublées sur leur face interne d’un fossé comblé d’offrandes diverses. Un porche d’entrée monumental était ménagé sur sa façade nord. Une grande fosse était creusée à gauche de l’entrée, tandis qu’un gros bloc de basalte était disposé dans le même axe. La vocation religieuse des vestiges est confortée par la comparaison avec d’autres édifices cultuels, comme celui fouillé l’année précédente sur le site voisin de Clermont-Ferrand « Le Brézet » (L’Archéologue n°54). Son plan sera repris au mètre près, à l’époque romaine, par un bâtiment maçonné de fonction probablement identique, fréquenté jusqu‘à la fin du troisième siècle de notre ère.
Les textes antiques ont immortalisé les fastes d’un Prince arverne du nom de Louernios, qui semait de l’argent sur son passage et prodiguait victuailles et boissons en abondance, lors de grands festins tenus dans de vastes enclos. La légende rejoint aujourd’hui la réalité, grâce à une fouille menée cet été sur le plateau volcanique de Corent dans le Puy-de-Dôme.
Des sondages effectués entre 1992 et 1993 y avaient mis en évidence un vaste sanctuaire d’époque romaine, entouré d’une galerie monumentale d’environ 70 m de côté. Il était précédé de vestiges datés du Néolithique à la fin de l’époque gauloise. Plusieurs pièces d’armement « sacrifiées » et de nombreuses monnaies y trahissaient l’existence d’un premier lieu de culte indigène fréquenté au Ier siècle avant notre ère. Fait plus inhabituel, son enceinte concentrait plusieurs dizaines de milliers d’ossements animaux et de tessons d’amphores à vin importées d’Italie.
Le mobilier recueilli se compose pour l’essentiel de céramiques et de restes animaux, consommés lors de repas collectifs. La prédominance des os de moutons et les traitements dont ils ont fait l’objet sont typiques des festins en vigueur sur les sanctuaires de cette période. Les rejets jugés impropres à la consommation ont été triés et regroupés dans certaines portions du fossé : crânes de moutons et pieds de bœufs d’un côté, mâchoires de moutons de l’autre. Ils étaient associés à des milliers de tessons d’amphores, dont plusieurs panses complètes soigneusement alignées au fond du fossé.
Ces vestiges attestés sous une forme identique sur deux sites de la Cité arverne définissent un nouveau type de sanctuaire spécialisé dans la pratique du festin cultuel. Précédée de sacrifices et de libations, elle se signale par des aménagements spécifiques : à savoir une pierre d’autel, peut-être utilisée pour la mise à mort des animaux, doublée d’une fosse faisant office « d’autel creux », destinée à recueillir le sang des victimes et le vin des amphores.
Les festins proprement-dits, dont les reliefs ont été regroupés dans le fossé d’enceinte, ne se déroulaient pas à l’intérieur de l’enclos, trop exigu pour cet usage. Face à l’entrée ont été repérés deux petits bâtiments pourvus chacun d’un foyer, dont le sol pavé d’amphores était également jonché de gros ossements animaux. L’étude des dépôts a permis d’établir que plusieurs repas se sont succédés à proximité de l’enclos, dans un laps de temps relativement rapproché. Ils mettaient en jeu, à chaque fois, des hectolitres de vin et des centaines de kilos de viande.
Les offrandes associées établissent un lien avec d’autres rites plus classiques : éléments de fourreau d’épée, fers et talons de lance, outils, fibules et anneaux en bronze ou en os. Le sol de l’enclos et ses abords ont également livré une centaines de monnaies en argent ou en bronze, et un nombre équivalent de jetons céramiques, « semés » en guise de tribut symbolique. Le type monétaire le plus fréquent, vraisemblablement frappé sur le site, comporte à son revers une effigie de renard, animal dont le nom gaulois n’était autre que… louernos !
La fouille de l’enclos recelait une dernière surprise. Son sol en terre battue recouvrait un véritable « tapis » continu, formé de milliers de tessons de jarres de stockage datables de la fin de l’Âge du Bronze ou du début de l’Âge du fer, aux alentours du 8ème siècle avant notre ère. Certaines ont été fracassées sur place, fond vers le haut. Leur présence, à l’aplomb d’un sanctuaire spécialisé dans les libations et le bris des amphores, suscite de nombreuses interrogations : ultimes vestiges d’un habitat préservé de toute destruction grâce au caractère « sacré » de l’enclos, ou d’une tradition rituelle plus ancienne, alimentée par d’autres boissons locales comme la bière ?
Matthieu Poux




Le vin qu’elles contenaient, métaphore du sang sacrificiel, y a sans doute été déversé en guise de libation : certaines ont été « sacrifiées », c’est-à-dire sabrées à coups de lame, ou volontairement brisées à l’aide d’une pierre. Les vaisselles utilisées à cet effet se distinguent par leur qualité : chaudrons et seaux à garnitures métalliques, rarissime coupe en verre taillé importée de Syrie, céramique de Campanie réaménagée en coupe libatoire...
Corent :
rites et festins gaulois
L’Archéologue - Archéologie Nouvelle n°59,
avril-mai 2002, p. 52-5